1) Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis Audrey Girard-Miron l’auteure des Fables de la souris. Je suis née à Gatineau, mais je réside depuis plus de 10 ans dans la région de la Petite-Nation en Outaouais, à mi-chemin entre Ottawa et Montréal. J’ai un parcours professionnel assez atypique : une formation universitaire en géographie, des emplois dans le domaine de l’horticulture et du travail agricole, plusieurs années de travail comme boulangère, puis comme gestionnaire d’un marché fermier où j’ai conçu le projet de monnaie locale La Petite-monnaie. Je suis aussi propriétaire d’une petite entreprise de cosmétiques naturels Terre Natale, membre du quintet de chants polyphoniques Les Bobettes, et maman d’accueil pour deux enfants depuis 2023 et 2024.
2) Comment est née l’idée de Les Fables de la souris ?
Quand j’ai écrit la première histoire, La cabane aux mille et une souris, j’étais locataire d’une maison plutôt ancienne, mais récemment rénovée. Elle était entourée de champs de pommes de terre. Donc à l’intérieur c’était propre et moderne, mais des souris et des rats des champs réussissaient quand même se faufiler entre le revêtement extérieur et l’isolation à l’intérieur des murs : grat grat, grat grat, scritch scritch. Après une des nombreuses nuits perturbées par le bruit, j’ai eu l’idée de la première histoire que j’ai ensuite envoyée à un concours d’écriture local organisé par le Centre d’action culturelle qui s’appelle maintenant le Centre Napoléon-Bourassa. J’ai remporté la première place du concours dans ma catégorie d’âge. Deux ans se sont écoulés avant l’histoire suivante pendant le confinement du Covid. Mon histoire La souris au bois dormant a de nouveau remporté le même prix. J’ai finalement décidé d’écrire plusieurs histoires et d’en faire un recueil en 2023 pendant mon premier congé de parentalité. J’écrivais la plupart des histoires suivantes sur mon téléphone la nuit avec mon fils adoptif dans les bras avant de le poser dans son lit.
3) Pourquoi avoir choisi des souris comme porte-parole de ces émotions ?
Les souris sont à la fois communes, universelles, essentielles pour les écosystèmes et assez nuisibles pour l’humain. Elles ont un effet énorme en termes de dommage et de bruit par rapport à leur grosseur réelle. J’aime le contraste entre une vulnérabilité extrême et une capacité d’adaptation et de résilience exceptionnelle. Il y aurait peut-être un lien de comparaison à faire entre les souris et les émotions humaines qui sont après tout des réactions physiques et psychologiques spontanées servant à nous adapter à notre environnement.
4) Les animaux permettent-ils de raconter certaines vérités plus librement que les personnages humains ?
Les animaux anthropomorphes permettent de raconter des situations humaines réelles en les séparant de leur contexte culturel, ce qui rend les histoires plus universelles et transposables. J’ai écrit plusieurs histoires avec un contexte culturel précis en tête, et en les relisant plusieurs années plus tard, je pense à d’autres circonstances historiques ou actuelles ailleurs dans le monde et les histoires prennent une signification différente. Les contes anthropomorphiques sont aussi des traditions spirituelles et littéraires millénaires qui perdurent et restent pertinentes même aujourd’hui. Pendant mon enfance, j’ai été marquée à la fois par les contes des premières nations du Canada, mais aussi par les contes aborigènes australiens puisque j’ai vécu en Australie à l’âge de 5 ans.
5) Avez-vous un personnage auquel vous êtes particulièrement attaché ?
C’est peut-être surprenant, mais le rat-gourou est le personnage qui me fait le plus rire. Je trouve sa folie ridicule et grotesque. Et malgré la destruction qu’il apporte, il est loin d’être le personnage le plus méchant. C’est un profiteur et un manipulateur, mais ses actions restent superficielles et sans perversité.
J’aime aussi beaucoup le personnage du loup dans Les souris et le loup. C’est le « méchant » classique des contes, alors qu’on se demande pourquoi ; d’autres animaux étant beaucoup plus dangereux, mais n’ayant pas une réputation aussi négative. Je le vois comme un bouc émissaire, probablement d’actions initialement humaines.
6) Écrivez-vous en visualisant les scènes comme un film ou en vous laissant guider par les émotions ?
Je commence mon processus d’écriture avec un dilemme moral ou un questionnement dans ma vie personnelle : une interaction ou un comportement que je comprends mal, une émotion complexe, un problème relationnel à résoudre, … Ensuite, je passe dans une phase d’analyse. Je fais des recherches, j’écoute des balados, je prends des notes, je fais de l’ordre dans mes idées. L’étape suivante est de : « dormir là-dessus ». Je laisse le temps passer. Le titre et l’histoire s’imposent ensuite comme un film, et quand le narratif me semble assez enthousiasmant j’écris d’une traite en quelques heures.
7) Y a-t-il une expérience personnelle qui a nourri certaines des fables ?
Toutes les fables sont issues d’expériences personnelles. Les personnages sont tous des caricatures de traits de caractère ou d’expériences vécues. Certaines des souris sont aussi mes propres réactions et émotions. Par exemple, dans Les trois petites souris je pense avoir été chacune de ces souris à un moment de ma vie. À la fin de la vingtaine je ne voulais pas d’enfant, au début de la trentaine je ne pouvais pas en avoir de façon biologique, à la mi-trentaine je suis devenue famille d’accueil avec mon conjoint et deux enfants nous on été confiés à moins de 18 mois d’écart. C’est aussi l’objectif de la préface du livre d’expliquer que les personnages ne sont pas des individus, mais plutôt des émotions ou des attributs qui évoluent dans le temps.
Au-delà des personnages, l’environnement dans lequel les souris évoluent est aussi réel. En plus d’être passionnée de randonnée, de kayak et de camping sauvage, j’ai travaillé pendant des années soit en forêt ou en milieu agricole. Les descriptions des plantes, des paysages et de la majorité des comportements des animaux sont donc tous réels. Il y a entre autres parmi les histoires les descriptions de la maladie corticale du hêtre, d’un réseau hydrographique et de la création d’une colonie de rats. Les trois personnes à qui j’ai dédicacé le livre, à part les enfants, sont mon conjoint, biologiste, et deux amis, biologistes eux aussi, qui travaillent ou étudient dans différents centres de recherche en environnement et universités du Québec et de la France. Ils ont relu mes textes en détail et les ont abondamment critiqués…. Merci, merci !
8) Si une seule souris de votre livre pouvait rencontrer un être humain, laquelle choisiriez-vous et pourquoi ?
La petite souris de Les fleurs de la petite souris est la moins théorique de toutes. C’est la représentation des enfants qui sont chez moi. Ils sont avec moi jour et nuit pour l’instant, et j’en profite car un jour ils partiront.
9) Quel message souhaitez-vous transmettre à travers votre ouvrage ?
Un message de tolérance et d’invitation à la réflexion. Nous sommes dans un contexte très réactif où les gens s’insurgent de tout rapidement, alors que souvent la peur, l’ignorance et la souffrance sont les causes profondes des malaises. Je veux aussi montrer que la dichotomie bien et mal, ou bon et méchant est très souvent erronée. Le monde est fait de nuances de gris et de « ça dépend ».
10) Avez-vous d’autres projets littéraires à venir ?
Qui sait, peut-être un tome deux des fables de la souris ?